
 En 1645, après la faillite de l’Illustre Théâtre, sa première compagnie, Molière fit deux jours de prison. Peu de temps après, la troupe partit en province où elle fit des tournées pendant treize ans. Entre les deux événements, Laurent Tirard a glissé une fantaisie historique qui n’est, malheureusement, ni suffisamment historique, ni suffisamment fantaisiste.
Dans le film, Molière, âge de vingt-trois ans, n’est en effet pas tiré de prison par son père, mais par M. Jourdain, un riche bourgeois qui veut s’attacher ses services. Amoureux de la précieuse Célimène, M. Jourdain veut l’éblouir en représentant lui-même une pièce de théâtre de sa composition ; il demande à Molière de lui enseigner l’art de l’acteur. Mais M. Jourdain est marié et, introduit dans la famille sous l’apparence et le nom (« Euh… Tartuffe ») d’un précepteur dévot, le jeune acteur tombe sous le charme de Mme Jourdain. Il s’agit donc de montrer la rencontre entre Molière et ses futurs personnages ; on voit que, sur leprincipe (mais non sur l’anecdote), ce Molière est un démarquage hexagonal de Shakespeare in love. Si le film de John Madden était mignon et inoffensif, celui de Laurent Tirard se tire une balle dans le pied. Le film ne prétend aucunement à l’exactitude historique, et comporte même quelques simplifications ahurissantes que les scénaristes tentent bizarrement de rattraper, de temps en temps, par une petite tirade (Monsieur définissant, par exemple, l’esthétique de la comédie à l’espagnole) destinée à prouver qu’ils ont révisé. L’intérêt pédagogique de l’ensemble restant nul, on demande à s’intéresser aux personnages, aux situations, à la vision du monde et de l’art proposés par le film. Or le scénario est, essentiellement, un centon paresseux de passages repris à droite et à gauche dans les œuvres complètes de Molière, reliés par une intrigue assez poussive. Parfois les personnages se mettent à parler en vers : c’est que les scénaristes n’ont pas pris la peine de les dérimer. Le film apparaît ainsi comme un digest du Lagarde et Michard, qui lui-même… est un recueil de morceaux choisis. Face à ces personnages sortis tout droit de son œuvre, et dont l’on peine à croire qu’ils aient pu l’inspirer puisque les citations sont si littérales, le personnage de Molière est totalement aplati. Représenté à une époque où, et pour cause, il ne peut ni vraiment écrire (il n’avait pas encore trouvé sa veine) ni vraiment jouer (puisque sa troupe est en faillite, et qu’il se contente de leçons de théâtre données dans le grenier), il est généralement posé là dans un rôle de témoin. Lorsque, treize ans plus tard, il se met à écrire, sa création apparaîtra donc comme une simple mouture nostalgique de ses souvenirs… C’est la principale faiblesse du film par rapport à Shakespeare in love : le scénario empêche Molière non seulement d’être lui-même, mais également de naître à lui-même, puisque la leçon sera tellement différée. Tirard essaie de remédier à ce défaut, qu’il a vu, en supposant que c’est Mme Jourdain qui a poussé Molière à partir en tournée, mais on n’y croit pas : il n’avait guère d’autre choix à part d’abandonner le théâtre. Restait donc l’aspect comique de l’entreprise. Recombiner le théâtre de Molière jusqu’à obtenir une comédie absolument folle et imprévisible, une sorte de Zazie dans le métro sous Louis XIII, était un but possible. Le film n’y fait qu’à peine songer : beaucoup trop sage, il se contente de reprendre des schémas d’intrigue antérieurs à Molière lui-même. Il pouvait également s’attacher, en jouant des anachronismes, à moquer notre époque en se servant de celle de Molière. Une scène propose cette direction : le fils du noble Dorante, attiré par le commerce, se lance dans un éloge hilarant des délocalisations… Quarante secondes dans un film de deux heures. Ancien critique, Laurent Tirard ne fait guère honneur à la corporation derrière sa caméra : il échoue à transcender les impasses du scénario. Certes décorative et bien photographiée, la mise en scène est toujours illustrative et parfois hésitante : certains gestes sont démesurément allongés par le choix de plusieurs axes, un personnage fait les cent pas sur deux mètres. Les scènes du salon de Célimène sont particulièrement ratées : elle va et vient en débitant des épigrammes, au milieu de ses invités assis. On n’y croit pas un instant. D’autres passages, en revanche, relèvent d’un classicisme d’assez bon aloi. Dans le rôle-titre, Romain Duris manque d’un vrai directeur d’acteurs : proposant des idées dans bien des directions différentes, il a la voix parfois mal posée. C’est dans les scènes où Molière montre son génie d’acteur comique qu’il est le plus à son aise, effectivement virtuose. Les jeunes premiers sont bien fades ; Fabrice Luchini et Edouard Baer sont bien plus à leur affaire ; et, exception notable dans ce film si décevant, Laura Morante enchante. Madame Jourdain toute en sensibilité, elle semble une main tendue au siècle suivant ; elle unit avec grâce le comique aux douleurs qu’il doit exprimer ; elle est drôle, humaine, et profonde. Elle aurait mérité de rencontrer Molière, toujours amateur de comédie italienne. LIENS INTERNET >> Site officiel >> Affiche du film >> Bande annonce :
FICHE TECHNIQUE Pays : France Durée : 2h Date de sortie : 31 janvier 2007 Scénario : Laurent Tirard, Grégoire Vigneron D’après les œuvres complètes de : Molière Assistant réalisateur : Alan Corno Production : Olivier Delbosc, Marc Missonnier Décors : Françoise Dupertuis Photographie : Gilles Henry Son : Eric Devulder, François Fayard, Thomas Gauder Montage : Valérie Deseine Musique : Frédéric Talgorn DISTRIBUTION Jean-Baptiste Poquelin, « Molière » : Romain Duris M. Jourdain : Fabrice Luchini Elmire Jourdain : Laura Morante Dorante : Edouard Baer Célimène : Ludivine Sagnier Henriette Jourdain : Fanny Valette M. Bonnefoy : Philippe du Janerand Madeleine Béjart : Sophie-Charlotte Husson Maître à danser : Arié Elmaleh Maître de peinture : Eric Berger Marquise Du Parc : Annelise Hesme René Du Parc : Luc Tremblais Monsieur, frère du roi : Nicolas Vaude Jean Poquelin : Wilfred Benaïche Un huissier : François Toumarkine Charles Dufresne : Jean-Claude Jay
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