
 Lorsque Chaplin se lance dans Le Dictateur, à la fin des années 1930, il est au sommet de sa célébrité et de son pouvoir économique. Blessé par des libelles antisémites, amusé par la ressemblance entre sa moustache et celle de Hitler — qui partage avec lui de nombreux traits biographiques — il entreprend, seul et contre l’avis majoritaire de Hollywood, un combat singulier contre le dictateur nazi. Son arme : le rire.
Le film commence à la fin de la Première guerre mondiale, où un petit barbier juif se distingue par pure serviabilité. Rendu amnésique par le crash de l’avion qui le transporte, il passe les quinze années suivantes dans un hôpital psychiatrique. Pendant ce temps, son pays, la Tomainie, tombe sous la coupe d’un féroce dictateur moustachu, Adenoid Hynkel. Lorsque le barbier, assimilable à Charlot dont il possède la garde-robe et la démarche en canard, s’échappe de l’asile, pour retrouver sa boutique et ses voisins, il s’aperçoit que le quartier juif est devenu un ghetto où des miliciens à la solde du régime se livrent à des exactions quotidiennes. Comme tous les régimes autoritaires depuis fort longtemps, le nazisme tâchait de créer une fascination esthétique. Les films de Leni Riefenstahl, comme Le Triomphe de la volonté, consacré au congrès de Nuremberg littéralement mis en scène par la cinéaste, avaient amené nombre de braves gens, dans le monde entier, à conclure que tout cet ordre, voire toute cette beauté, témoignaient des qualités du régime. L’objectif de Chaplin, qui se place sur le même terrain que Riefenstahl, est d’anéantir cette fascination sous le ridicule. Reprenant parfois des gags issus de ses courts métrages, ou restés dans les chutes de la table de montage, il fait du Dictateur une sorte de somme de son travail. Evidemment, il parodie les films de Riefenstahl, et fait dérailler le cérémonial nazi : Hynkel tombe des escaliers, prend dans ses bras un bébé dont la couche ne semble pas très propre. Lorsqu’il se rend à la gare pour accueillir le dictateur du pays voisin, le train avance, puis recule, renversant ses propres passagers et obligeant les officiels et le tapis rouge à courir sur le quai de la gare. Le film est basé sur la ressemblance entre le dictateur et le barbier (et au-delà, sur la ressemblance entre les deux petits bruns que sont Hitler et Chaplin). Ce n’est pas la première fois que Chaplin donne à Charlot un sosie : déjà dans La Classe oisive celui-ci ressemblait à son inverse, un bourgeois mélancolique ; mais la réflexion sur le monde de Chaplin a pris de l’ampleur : le contraire absolu de Charlot, c’est Hitler. Mais Hitler sera ridicule comme Charlot, et ses comparses aussi, derrière des pseudonymes burlesques (Goering devient Herring, « hareng » et Goebbels, Garbitsch, qui se prononce comme l’anglais garbage, « ordures »). Premier film à attaquer frontalement le nazisme, il n’évoque pas la Shoah : la Solution finale n’est pas encore engagée par Hitler. Chaplin, en accord avec ce qu’il peut savoir, présente donc des pogroms et des camps de concentration au sens classique du terme, c’est-à-dire des camps de travaux forcés (1). La mise en scène de Chaplin, au départ conçue comme le cadre rigoureux de ses merveilleuses pantomimes, témoigne ici d’une évolution et d’une maturité impressionnantes ; il utilise de façon rigoureuse et lumineuse les possibilités techniques de Hollywood. Les travellings mettent en valeur la réaction des personnages, ou célèbrent l’abondance d’une terre promise. Plongées et contre-plongées permettent de tirer le meilleur parti des décors. Dans les vastes espaces vides du palais de Hynkel vivent des êtres stéréotypés au comportement mécanique pas si éloigné de celui de l’ouvrier des Temps modernes (le mécanisme est chez Chaplin la marque de l’aliénation, et cela culmine ici dans la scène du camp de concentration). Miliciens, secrétaires, dignitaires se ressemblent tous. Dans l’espace tortueux du ghetto, où se multiplient les escaliers divergents, des personnages chaleureusement typés (la fin du film évoque même le lyrisme de Ford ou de Wyler) agissent avec fantaisie (danse de Charlot sur le trottoir…) et se caractérisent, au contraire, par leur capacité d’adaptation à la situation (Paulette Goddard, merveilleuse Hannah que je n’ai pas encore évoquée, planquée au premier étage, assomme à coups de poêle des miliciens impuissants à l’arrêter). Le Dictateur est le premier film véritablement parlant de Chaplin. Les Lumières de la ville (1931) comportait des gags enrichis par la bande sonore (Charlot y avalait un sifflet), et quelques phrases de dialogue figuraient dans Les Temps modernes, où le vagabond y allait de sa chansonnette en sabir. Le Dictateur est, en revanche, basé sur un scénario entièrement dialogué ; le son et la parole, qui ne vont jamais de soi chez Chaplin, y deviennent partie intégrante de son arsenal. Le cinéaste joue sur le contraste des langues (l’anglais et un « tomainien » qui dérive du… yiddish), les expérimentations sonores, et le passage ambigu de la parole haineuse de Hynkel, qui parodie avec génie les envolées oratoires de Hitler, aux onomatopées (le célèbre « Schtonk » !) et enfin à la quinte de toux. Certaines scènes où le dialogue n’est pas nécessaire relèvent encore de l’esthétique de la pantomime muette. Brahms et Wagner accompagnent le mouvement de séquences magnifiquement chorégraphiées, dont celle où Hynkel joue avec un ballon représentant le globe terrestre. La beauté du ballet, auquel l’explosion du ballon porte une fin brutale, est l’emblême même du mouvement du film : un coup d’arrêt mis à la fascination esthétique. Il n’en reste pas moins que Charlot parle, et qu’à la fin, dans un discours qu’il a l’occasion de prononcer à la place de Hynkel, il devient le porte-parole de Chaplin lui-même, qui se superpose à lui à l’écran. Dès lors, c’est la fin de Charlot, qui ne figurera plus dans les films ultérieurs de son auteur. Après la guerre, Le Dictateur pèsera lourd dans le dossier que la commission McCarthy instruira contre un Chaplin soupçonné de communisme… (1) Avant de poster un commentaire furibard, sachez que Hitler a détourné la notion de « camp de concentration ». Voyez. LIENS INTERNET >> Affiche du film FICHE TECHNIQUE Pays : Etats-Unis Titre original : The Great dictator Durée : 2h Date de sortie : 01 avril 1945 Scénario : Charles Chaplin, Dan James (crédité comme assistant) Assistant réalisateur : Wheeler Dryden, Bob Meltzer Production : Charles Chaplin Décors : J. Russell Spencer Photographie : Karl Struss, Roland Totheroh Son : Percy Townsend Montage : Willard Nico Musique : Charles Chaplin DISTRIBUTION Adenoid Hynkel et le barbier juif : Charles Chaplin Hannah : Paulette Goddard Schultz : Reginald Gardiner Garbitsch : Henry Daniell Herring : Billy Gilbert M. Jaeckel : Maurice Moscovich Mmme Jaeckel : Emma Dunn M. Mann : Bernard Gorcey Benzino Napaloni : Jack Oakie Mme Napaloni : Grace Hayle Spook : Carter DeHaven M. Agan : Paul Weigel Un client du barbier : Chester Conklin Un milicien : Hank Mann Le traducteur : Wheeler Dryden
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