 A
première vue, on aurait pu croire que Milos Forman se répète : depuis Amadeus, et de Larry Flynt en Man on the
moon, il n’a eu de cesse d’explorer, depuis vingt-trois ans, les rapports
entre l’artiste et la laideur du monde, parfois sa propre laideur. Mais Les Fantômes de Goya font entendre une
petite musique tout à fait différente — à qui veut bien l’entendre.
En Espagne, à la toute fin du
XVIIIe siècle, tandis qu’en France de nouveaux idéaux de liberté, d’égalité et
de fraternité surgissent de façon quelque peu brouillonne, en Espagne, la Très
Sainte Inquisition frappe encore. Une jeune femme, Inès Bilbatua, ayant eu le
malheur de refuser un cochon rôti à l’auberge, est interrogée en tant que
possible judaïsante. Le peintre Francisco de Goya propose à sa famille ses bons
offices auprès du Saint Office, et tâche d’organiser, entre le père d’Inès et
le frère Lorenzo, inquisiteur, un dîner de négociations qui tourne bientôt à la
catastrophe…
On a reproché à Milos Forman
d’avoir réalisé un mélodrame manquant de vraisemblance. Forman… un mélo ?
Comment des critiques majeurs et vaccinés peuvent-ils le méconnaître à ce
point ? Mais si l’on n’a pas envie de pleurer aux Fantômes de Goya, c’est que le cinéaste a choisi de rire, et que
son film est une délicieuse comédie
brechtienne, un genre qui, il est vrai, se fait encore plus rare sur les
écrans que sur les scènes.
Comme on peut le constater, Goya
(Stellan Skarsgård, dont la ressemblance physique avec le peintre sidère) n’est
pas tout à fait le personnage principal des Fantômes
de Goya. Ce n’est pas non plus un simple observateur dont la présence
transformerait les vicissitudes de l’Espagne en spectacle pittoresque à prendre
avec distance. Forman et Jean-Claude Carrière sont plus fins que cela :
régulièrement, Goya, mû par d’excellents
sentiments et soucieux de concilier tout le monde, tâche d’arranger la
situation. Immanquablement, ses efforts ne contribuent qu’à jeter à nouveau
Inès dans les bras de son tortionnaire libidineux, le frère Lorenzo, joué par
un Javier Bardem grimaçant à souhait. Déroute de la bonne volonté face à la
folie du monde : Goya, conscient du désastre, devient sourd, et son art,
d’abord mondain, évolue vers les visions fantastiques qui l’ont immortalisé
(entre parenthèses, c’est une excellente et pédagogique synthèse de sa
carrière). De même, Inès perd la raison : la violence de l’histoire blesse
l’esprit des personnages plus que leur corps.
Voilà la clef du film : l’invraisemblance romanesque est voulue,
elle sert précisément à empêcher l’adhésion émotionnelle du spectateur, et
l’effet de distanciation ainsi créé (j’ai l’impression de réciter mon Petit organon) l’amène à un autre
plaisir : celui du rire ironique, et de la compassion plus profonde à
l’égard de l’humanité toute entière, au delà des cas individuels des
personnages. Ainsi, le film s’amuse à inverser tout au long de la deuxième
partie des situations caractéristiques de la première : inversion des
positions du père Grégorio et du frère Lorenzo, symétrie des destins de la mère
et de la fille, d’autant plus frappante que Natalie Portman joue les deux rôles
avec une sidérante maestria…
Le film se ressent quelque peu,
c’est vrai, des aléas d’une coproduction déséquilibrée, un pied de chaque côté
de l’Atlantique : la photographie n’a pas la splendeur des autres films
historiques de Forman ; il est possible que le montage ait ôté de la chair
à la narration et aux personnages. Mais dans les derniers plans — beau sens de l’économie
— la folie furieuse des situations
rejoint les visions grotesques et hallucinées du peintre (que Forman
incorpore alors à son montage, comme Tarkovski à la fin d’Andrei Roubliev), et l’on se retrouve, glacé, le nez sur les
errances de ce monde.
LIENS INTERNET
>> Affiche du film
>> Bande annonce :
FICHE TECHNIQUE
Pays : Etats-Unis/Espagne
Titre original : Goya’s
Ghosts
Durée : 1h54
Sortie : 25 juillet 2007
Scénario : Jean-Claude Carrière, Milos Forman
Assistant réalisateur : Charlie Lazaro
Production : Saul Zaentz
Décors : Patrizia von Brandenstein
Photographie : Javier Aguirresarobe
Son : Leslie Shatz
Montage : Adam Boome
Effets visuels : Felix Berges
Musique : Varhan Orchestrovitch Bauer, Jose Nieto
DISTRIBUTION
Francisco de Goya : Stellan Skarsgård
Inès Bilbatua / Alicia : Natalie Portman
Frère Lorenzo : Javier Bardem
Charles IV : Randy Quaid
Le père Grégorio : Michael Lonsdale
Tomas Pio Bilbatua : Jose Luis Gomez
La reine Marie-Louise : Blanca Portillo
Henrietta : Aurélia Thierrée
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