
Comment séduire une femme pour de bon quand on vit la moitié du temps (au moins) dans ses propres rêves ? Le sujet du nouveau film de Michel Gondry est l’occasion pour lui d’inventer un traitement original au sujet désormais classique que Nerval appelait « l’épanchement du songe dans la vie réelle ».
Burlesquement doté d’un nom français, Stéphane Miroux, un jeune homme à l’accent espagnol prononcé s’installe à Paris dans l’appartement de sa mère, et se rend sans enthousiasme à un travail décevant de maquettiste. Une jeune femme, Stéphanie, s’installe dans l’appartement d’à côté. Stéphane fait la connaissance de Stéphanie à l’occasion de son déménagement ; leur relation commence par quelques mensonges ; entre autres, il lui cache qu’il est son voisin. Et si la première fois, il ne la trouva pas franchement laide, c’est que la phrase était déjà prise par Aragon. Aussi étonnant que cela puisse paraître, La Science des rêves semble le pendant presque parfait du récent Tideland de Terry Gilliam. Cette assertion peut paraître provocatrice : autant le film du cinéaste américain provoquait sciemment le malaise, autant celui de Michel Gondry est une comédie à mettre entre toutes les mains. Tous deux pourtant travaillent la même idée : celle d’une confusion entre l’enfance et l’âge adulte, et l’utopie, pourtant impossible, d’une relation sentimentale dégagée de la sexualité. Et tous deux traitent ce thème à travers l’évasion du personnage principal dans des fantasmes (oniriques ou ludiques selon le film) confondus avec la réalité. Seulement, autant Terry Gilliam jouait avec les tabous moraux en mettant en scène une enfant de onze ans au comportement déchiré entre innocence puérile et maturité apparente, autant Michel Gondry s’attache à des personnages adultes développant des comportements enfantins, de façon certes névrotique mais absolument inoffensive. La Science des rêves raconte une histoire d’amour dont le caractère principal est un déni conscient de la sexualité. Stéphane et Stéphanie inventent une relation étrange basée sur l’échange permanent entre leurs créativités, leurs imaginations, qu’ils ont fertiles, surtout, semble-t-il, Stéphane dont le film suit le point de vue. La sexualité n’est évoquée que dans l’optique d’une profanation de cette relation, à travers le personnage de Guy, collègue de travail de Stéphane, à l’activité hormonale débordante, et qu’Alain Chabat (judicieux choix de distribution) garantit contre l’antipathie du spectateur — et, dans l’avant-dernière scène du film, par les propos blessants de Stéphane, qui se réfugie un temps dans la politique de la terre brûlée. Il s’agit pour Gondry de promouvoir une rencontre de purs esprits, enfantine dans la mesure où la sexualité n’appartient pas encore au domaine conscient des personnages. Il s’agit non pas de dénier son importance, mais de se réfugier carrément dans l’utopie de sentiments antérieurs à la découverte de la différence des sexes (et Stéphane d’être considéré par la concierge comme « presque un homme »). Gondry joue ainsi de l’androgynéité supposée de Charlotte Gainsbourg, dont le personnage se voit deux fois attribuer un « pénis » par Stéphane. Les rôles secondaires sont contaminés puisque Guy présente plaisamment Martine (Aurélia Petit) et Serge (Sacha Bourdo) comme un couple de « pédés ».
Si La Science des rêves nous semble supérieur à Tideland, ce n’est donc pas sur le plan de la lucidité du regard porté sur la nature humaine. Mais là où Terry Gilliam, au tempérament d’artiste sans concessions, étale un style péniblement insistant, Michel Gondry se livre à un éloge bienvenu du bricolage. Les effets spéciaux qui rendent compte des rêves de Stéphane sont, d’un bout à l’autre du film, ostensiblement bricolés : jamais Gondry ne cache la nature de ses effets spéciaux, qui évoquent le cinéma d’amateurs. Le scénario les désigne en tant que tels (il est spécifié par le dialogue que l’eau est représentée par de la cellophane), et Gondry varie l’esthétique des rêves de Stéphane en montrant qu’il est capable de tirer parti d’un décor naturel. Si l’auteur de Human nature quitte Hollywood pour la première fois, c’est d’ailleurs pour s’inscrire, de façon explicite, dans l’économie stylistique traditionnelle du cinéma français : extérieurs parisiens, appartements étroits et caméra portée. Si le film représente le monde intérieur de Stéphane, le cinéaste renonce à toute velléité de déploiement technologique pour signifier cette subjectivité — les séquences de « Stéphane TV », représentation possible du cerveau du héros, tapissé de boîtes d’œufs aux qualités d’isolation phonique bien connues, mériteraient à ce titre un ample commentaire. Cette quotidienneté généralisée permet à Michel Gondry d’effacer systématiquement les frontières entre le rêve et la réalité. Les réveils de Stéphane sont souvent à peine plus crédibles parfois que ses songes (quelle est la probabilité, quand vous avez rêvé de ski, de vous réveiller les pieds dans le congélateur ?). C’est là l’originalité d’un film qui déclare la guerre à « l’organisation ». La justesse de l’observation des malentendus qui peuvent surgir entre un homme et une femme, la vivacité imprévisible de Gael Garcia Bernal et Charlotte Gainsbourg, idéale girl next door, rendent véritablement touchant une oeuvre dont la structure remarquablement complexe semble, au fond, masquer la candeur. LIENS INTERNET >> Site officiel >> Affiche du film >> Bande annonce :
FICHE TECHNIQUE Titre original : The Science of Sleep Année : 2005 Pays : Grande-Bretagne / France Durée : 1h45 Scénariste et réalisateur : Michel Gondry Producteur : Georges Bermann Coproducteur : Frédéric Junqua Directeur de la photographie : Jean-louis Bompoint Musique originale : Jean-michel Bernard Montage : Juliette Welfling Décors : Pierre Pell, Stéphane Rosenbaum Costumes : Florence Fontaine Son : Jean Gargonne, Dominique Gaborieau Premier assistant réalisateur : Bertrand Delpierre Distributeur : Gaumont Columbia Tristar Films France
DISTRIBUTION Stéphane : Gael Garcia Bernal Stéphanie : Charlotte Gainsbourg Guy : Alain Chabat Christine Miroux : Miou-miou Zoé : Emma De Caunes Martine : Aurélia Petit Serge : Sacha Bourdo Mr. Pouchet : Pierre Vaneck Sylvain : Stéphane Metzger Gérard : Alain De Moyencourt Mr. Persinnet : Inigo Lezzi Ivana : Yvette Petit Le policier pianiste : Jean-michel Bernard
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